La place du maréchal à l’ère du pied nu avec Steve Foxworth

Interview de Steve Foxworth, directeur éducation de « Equine Lameness Prevention Organization » (ELPO)

Mapping et maréchalerie

Ekico: Steve Foxworth, vous êtes le directeur éducation de “Equine Lameness Prevention Organization” (ELPO) aux Etat-Unis, vous êtes également maréchal-ferrant. J’ai pu comprendre que ELPO accorde une grande place aux structures externes du sabot. En tant que maréchal, pourquoi le mapping du pied est aussi important pour vous ?

 

Steve : Je pense qu’il est important de reconnaître et de comprendre que le mapping du pied est un outil. C’est un outil qui, s’il est bien utilisé, comme tout autre outil, peut aider à être plus efficace et à mieux comprendre où vous vous trouvez dans le pied.

 

Le mapping du pied aide à trouver des références internes telles que la pointe de P3 ou le centre de l’articulation par exemple.

 

Ces références sont des aides pour parer et ferrer de manière optimale. Il y a beaucoup de choses sur le mapping du pied qui sont extrêmement utiles.

 

Une fois que vous commencez à reconnaître, à voir ces choses et que vous êtes capable de trouver ces points de repère avec d’autres caractéristiques du pied de manière cohérente, vous réalisez alors à quel point le mapping du pied est important.

Source : American farriers journal

Maréchalerie vs Podologie

Ekico : En France, certains propriétaires de chevaux quittent leur maréchal-ferrant car ils pensent que le maréchal n’a pas appris à lire le pied et ne travaille qu’à préparer le pied à recevoir un fer (sans réellement tenir compte de la santé du pied en lui-même.) Ce phénomène peut se retrouver jusque dans le milieu sportif. Quels conseils pourriez-vous donner aux propriétaires de chevaux et maréchaux-ferrants face à ce genre de situation?

 

Steve : Pour moi, c’est assez courant.

 

Que vous parliez ou non de laisser les chevaux pieds nus, de coller des fers ou de soins thérapeutiques des sabots, je pense qu’il est important que les propriétaires de chevaux reconnaissent le niveau de compréhension, de connaissance et d’expérience de leurs maréchaux.

 

Les propriétaires doivent également essayer de reconnaître les «besoins» de leur cheval.

 

En soi, ce n’est pas grave si votre maréchal-ferrant ne répond pas à ces besoins et que vous devez chercher quelqu’un d’autre. Cependant, je pense qu’il est très important que les propriétaires de chevaux soient honnêtes avec les maréchaux-ferrants et leur fassent savoir à l’avance s’ils veulent quelque chose de différent ou s’ils pensent qu’il faudrait quelque chose de différent.

 

Souvent, les propriétaires de chevaux essaient de chercher un autre maréchal-ferrant, puis licencient leur maréchal actuel sans préavis, ni avertissement. Dans ces situations, le maréchal-ferrant n’a pas la possibilité d’essayer de s’améliorer ou de proposer quelque chose qu’il serait capable de faire.

 

Parfois, si le propriétaire communique simplement avec son maréchal-ferrant, le maréchal-ferrant peut soit donner une référence de confrère ou peut-être même dire, “Oh, vous savez quoi, je sais comment faire cela aussi”. Le propriétaire et le maréchal-ferrant pourraient avoir une discussion, tout simplement.

 

Donc pour moi, ce genre de situation se résume aux communications entre le maréchal-ferrant et le propriétaire. Je pense qu’il est vraiment important, en tant que praticiens du soin des sabots, que nous continuions constamment notre formation. Même s’il y a des sujets avec lesquels nous pouvons être en désaccords, il est très important d’aller en apprendre davantage sur ces choses.

 

C’est encore plus vrai sur les points de désaccords, car ça donne l’occasion de comprendre et d’apprendre. Souvent, vous êtes surpris de ce que vous pourriez découvrir ! En sortant de ce que vous connaissez, vous pouvez assimiler d’autres informations et accéder à de nouvelles solutions encore plus bénéfiques.

 

Donc, du côté du maréchal-ferrant, je pense qu’une éducation continue est très importante pour aider à minimiser cette situation.

Source : American farriers journal

"Pro pieds nus" et "Pro ferrure"

Ekico : En France, des “non-maréchaux” spécialisés dans le pied nu proposent leurs services. Ils n’ont pas encore de statut légal en France et les maréchaux-ferrants ne sont majoritairement pas d’accord avec ce phénomène. Des exemples en Italie sont assez similaires; en Suisse des cohabitations de ce type sont acceptées. Avez-vous des confrontations entre les «pro pieds nus» et les «pro ferrures» aux USA?

 

Steve : Je pense que c’est une chose assez courante, et cela existe depuis plusieurs années. L’important est que partout où vous allez, vous allez probablement avoir des confrontations.

 

Et oui, ici aux États-Unis, il y a parfois des désaccords ou des confrontations sur la question de savoir si les chevaux doivent être pieds nus ou ferrés. Pour moi, l’important est que nous nous conduisions de manière très professionnelle. Je pense que le professionnalisme est la clé.

 

Je ne pense pas que ce soit bien si vous dites à un propriétaire que son professionnel actuel est mauvais. Peu importe qu’il ferre ou mette le cheval pied nu. Je ne pense pas que ce soit utile ou professionnel du tout.

 

Je pense que si un professionnel décide d’adopter une méthode/stratégie, c’est qu’il a des raisons de le faire. Il doit en revanche être en mesure de produire des résultats positifs avec ce qu’il a décidé de mettre en place.

 

Donc, je pense que c’est une chose assez courante que les gens aient ce désaccord, mais je ne pense pas que ce soit nécessaire. Je pense que les individus peuvent être professionnels et avoir des discussions et nous devrions probablement nous pencher davantage sur les «besoins du cheval» plutôt que sur ce que «nous croyons» qui est le mieux pour lui.

Source : American farriers journal

De la protection à l'équilibre

Ekico : Et vous Steve, vous en pensez quoi de ce débat entre podologues et maréchaux-ferrants?

 

Steve : Encore une fois, j’en ai déjà parlé un peu, mais à l’ELPO, il est important pour nous de continuer notre éducation. Nous voulons savoir comment atteindre nos objectifs, et cela peut signifier laisser un cheval pieds nus, si le cheval en question est propice à être pieds nus.

 

Nous voulons savoir aussi comment ferrer un cheval, équilibrer le pied, réduire l’effet de levier et la tension sur le pied, tout en permettant au pied de fonctionner comme s’il était pieds nus.

 

Il faut également comprendre que parfois les chevaux ont besoin de plus de protection ou de plus de réduction de levier en raison d’une pathologie ou de blessure. Nous devons tous réaliser que parfois, bien que notre désir soit qu’un cheval aille pieds nus, il peut avoir le «besoin» d’une ferrure spécifique ou d’une prothèse.

 

Il faut aussi se rendre compte que souvent, les gens parlent de laisser leurs chevaux pieds nus et ils mettent des hipposandales pour monter ici ou là parce que le cheval ne peut pas le faire «pieds nus». Il est nécessaire de comprendre comment bien faire chacune de ces applications.

 

Donc, d’après mon expérience, j’ai eu des chevaux qui sont venus à moi qui étaient pieds nus, qui étaient très, très endoloris et qui avaient besoin de fers pour être à l’aise. Parfois une simple paire de fers aide le cheval à être à l’aise. J’ai aussi vu des chevaux qui étaient ferrés et qui ne se portaient pas bien. Le fait d’être pieds nus les rendait plus confortables.

 

Donc, ce n’est pas que celui-là a «raison» et que l’autre a «tort», ou que un tel est «bon» et que l’autre est «mauvais». Il s’agit de comprendre le travail que fait le cheval, le terrain sur lequel il vit ou l’environnement dans lequel il vit, de prendre en compte sa santé ou la conformation particulière de ses pieds, car ils sont tous différents.

 

Je pense que lorsque nous parlons de pieds nus, vous regardez deux choses. Vous recherchez la protection et l’équilibre, et ce sont des choses dont vous devez toujours tenir compte. Vous ne pouvez pas compromettre la protection du pied pour essayer d’atteindre l’équilibre. Si vous enlevez trop de matière pour équilibrer le pied et que le cheval est maintenant endolori, cela n’est pas terrible. Il s’agit donc de comprendre quelles sont vos limites avec chaque cheval ou chaque pied en tant qu’individu.

 

La même chose peut être dite du côté du maréchal-ferrant et du ferrage. Il s’agit de bien faire les choses, de comprendre l’équilibre, la protection, le soutien et les limites de chacun de ces facteurs. J’ai vu des chevaux endoloris avec leurs ferrures. Leurs pieds étaient trop déséquilibrés quand ils étaient préparés. Après ça, vous mettez un appareil statique (morceau d’acier) ou quelque chose là-dessus qui est très rigide et ne permet plus au pied de bouger, s’équilibrer pour s’ajuster au fil du temps. Le tissu conjonctif autour des articulations devient tendu.

 

J’ai également vu des cas où le cheval a pu être paré trop court ou avait une sole trop fine, des pressions exercées sur les parois menant à l’inconfort. Toutes ces situations sont aussi délétères qu’un pied nu auquel on aurait retiré trop de matière.

 

Encore une fois, j’ai vu de nombreux chevaux aux pieds nus être très endoloris auxquels nous avons mis des fers et ils étaient beaucoup plus à l’aise, beaucoup plus heureux et en capacité de faire leur travail. J’ai aussi vu des chevaux que nous avons déferrés, devenir plus à l’aise sans fers. Il s’agit donc de poser des questions aux chevaux afin que vous puissiez développer un plan qui leur est propre et qui leur convient en tant qu’individu.

 

Chaque fois que nous nous focalisons sur la question de “faire du pieds nus” ou ferrés absolument, nous nous limitons. Et dès que vous vous limitez, cela limite votre capacité à aider le cheval à être à l’aise et capable de faire son travail.

Chaque fois que nous nous focalisons sur la question de “faire du pieds nus” ou ferrés absolument, nous nous limitons. Et dès que vous vous limitez, cela limite votre capacité à aider le cheval à être à l'aise et capable de faire son travail.

Source : American farriers journal

Pied & structures, une histoire de globalité

Ekico : Par exemple, un élément souvent reproché aux maréchaux-ferrants par les podologues est que le maréchal-ferrant ne prend pas en compte les structures internes de l’arrière du pied (comme le coussinet plantaire par exemple). Êtes-vous d’accord avec cela? Comment l’expliquez-vous?

 

Steve : Le coussinet plantaire est une partie très importante du pied.

 

Cependant, il est nécessaire de regarder le pied dans son ensemble. C’est une partie et il existe des moyens d’essayer d’équilibrer le pied tout en laissant le coussinet plantaire faire son travail. Souvent, la toute première chose que vous faites lorsque vous prenez un pied est de le nettoyer. Si vous avez le fer entièrement compacté par de la boue séchée par exemple, cela crée du support pour la fourchette, qui de ce fait est utilisée.

 

Il est important que les gens se rendent compte et reconnaissent qu’à chaque fois que nous ne regardons qu’une partie ou un aspect de quelque chose (comme ici le coussinet plantaire), il y a erreur. Le pied est un ensemble et de se concentrer sur un seul élément de celui-ci, c’est certain qu’il va manquer des informations.

 

Grâce aux outils d’aide au diagnostic comme les IRM, scanners, radios, etc. il est possible d’observer des blessures ligamentaires, tendineuses, liées à l’arthrose… Ces systèmes aident dans la recherche des origines des boiteries et douleurs chez les chevaux.

 

Dans certaines pathologies les ferrures spécifiques/orthopédiques sont des éléments importants pour aider à traiter ces problèmes.
Le coussinet plantaire n’est pas toujours l’élément le plus important pour aider l’animal dans ces cas-là.

 

Donc, si à un moment donné nous regardons uniquement une seule des structures du pied et accordons uniquement notre attention à cet élément, nous pouvons être sûrs de passer à côté d’autres parties tout aussi importantes pour le problème que nous essayons de résoudre. Nous pouvons être sûrs de commettre des erreurs et peut-être même d’engendrer d’autres problèmes en cascade.

 

Encore une fois, une approche globale du cheval, une approche globale du pied sont indispensables.

 

En tant que professionnel de la santé des sabots (que vous soyez maréchal-ferrant ou pareur), nous devons être capables de reconnaître si les parois sont fines, épaisses ? L’épaisseur de sole est-elle fine ou y a-t-il une accumulation importante de sole morte ? Les talons sont-ils effondrés ? La pince est-elle longue ? La fourchette est-elle faible/malade ? Ainsi que la ligne blanche ? Dans quel état sont les barres et que cela signifie-t-il ? Quel est l’environnement de vie de ce cheval ? etc…

 

Les affirmations du type “Les pieds nus sont bons, la ferrure c’est mal” ou inversement “Le pied nu c’est mal, la ferrure c’est bien”. Ces affirmations ne sont pas bonnes et doivent être nuancées.

 

Se focaliser sur une partie de l’anatomie et ne pas prendre en considération le reste amène à manquer les autres aspects du pied et augmente les risques de causer de l’inconfort pour le cheval que vous avez en charge.

 

Voilà, c’est ainsi que j’aborderais ce “conflit” que l’on peut nous reprocher à nous maréchaux. Le coussinet plantaire est absolument important pour les différentes circulations, comme la circulation sanguine, l’hémodynamique du pied. Et cela participe également à la guérison de certaines pathologies rencontrées.

 

Mais encore une fois, ce n’est pas le seul élément à prendre en compte. Des améliorations et bénéfices peuvent être apportés avec des ferrures spécifiques tout en sollicitant le coussinet plantaire.


Donc pour moi, il ne faut pas se limiter à une vision des choses ou à une seule partie de l’anatomie.

 

Pour conclure, je pense qu’un des points clés qui ressort de cette interview est la grande importance à continuer sa formation tout au long de sa carrière. Pas seulement pour les cavaliers et propriétaires, mais aussi pour les professionnels en charge de la santé et du suivi des sabots des chevaux.

 

Il faut également être capable d’apprendre des choses différentes et complémentaires, pour mettre en place des solutions adaptées aux situations très variées auxquelles nous pouvons être confrontés.

 

L’autre chose à retenir est la nécessité d’avoir une communication claire, ouverte et sans jugement. Quand nous commençons à juger, c’est très difficile de voir autrement que ce en quoi nous croyons. Nous nous mettons des œillères. Alors qu’une communication claire, avec un état d’esprit ouvert nous amènerait beaucoup plus loin pour nous améliorer dans notre métier.

Steve est également appelé par les parcs zoologiques pour le suivi et le soin des animaux.
Source : ELPO

Suivi et analyse des pieds

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